RENÉ VAUTIER
ses engagements

La vie de René Vautier pourrait se résumer à autant d’années de résistance cinématographique. Rebelle et militant, il s’est toujours efforcé de mettre « l’image et le son à disposition de celles et ceux à qui les pouvoirs établis les refusent ». Et ce n’est pas sans risques qu’il a combattu avec sa caméra citoyenne pour témoigner des luttes de son époque et toujours tenter d’établir un dialogue en image.
Afrique 50, premier film anticolonialiste français, inaugure le combat de Vautier.
Depuis, caméra au poing, il a définitivement choisi son camp : être de l’autre côté.
De la dénonciation du colonialisme aux grèves des mineurs, de la guerre d’Algérie aux années Giscard, de la marée noire aux tortures en Algérie, des luttes sociales aux luttes tout court, René Vautier n’a jamais cessé de dénoncer en images tout
ce qui le révolte.
Témoin crucial de son époque, il a constamment devancé l’histoire, comme le reconnaissait Malraux,
quelques années après les Accords d’Evian, : « René Vautier est un français qui a vu juste avant les autres ».
Aujourd’hui encore, ses films font souvent écho à l’actualité et deviennent des archives d’une extraordinaire diversité (documentaire, fiction, court ou long métrage) qui nous permettent d’éclairer l’histoire contemporaine et de mettre en perspective les crises d’aujourd’hui par l’étude des luttes du passé. Cinéaste engagé, René Vautier a connu la censure sur pratiquement toute son oeuvre. Le critique Michel Boujut écrivait d’ailleurs à son propos : « C’est le réalisateur qui a eu le plus de problèmes avec la censure… et qui lui a posé le plus de problèmes. »
Entretien avec cet empêcheur de filmer en rond…

ENTRETIEN avec René Vautier

 

D’où viennent tes liens avec l’Algérie ?

J’ai commencé à m’intéresser à la situation de l’Algérie dès 1953, un peu avant que la Révolution algérienne éclate. Je travaillais à l’époque sur un film que je tournais à la bibliothèque nationale, à partir des textes des généraux qui avaient fait la conquête de l’Algérie. Les Algériens ont donc commencé leur révolution là-bas au moment où je finissais Une Nation l’Algérie. Dans le commentaire du film, je disais que l’indépendance des trois départements français d’Algérie était inéluctable. Et qu’il était grand temps de discuter des termes de cette indépendance avant que trop de sang ne coule de part et d’autre de la Méditerranée. Le film a été immédiatement interdit en France et m’a valu une condamnation pour atteinte à la sûreté intérieure de l’Etat.
Quand le film a été interdit, j’ai décidé d’aller voir sur place, en Tunisie d’abord, en Algérie ensuite. A partir de 1957, je me suis retrouvé aux côtés des maquisards algériens, dans les montagnes des Aurès où j’ai tourné un premier film, Algérie en flamme. Je leur donnais la parole pour qu’ils expliquent pourquoi ils se battaient, et l’image témoignait de leur combat.
J’ai tourné là-bas toute l’année 57. J’étais recherché du côté français pour ça, et j’ai dû aller monter mon film dans un pays qui à l’époque n’avait pas d’ambassade française, en Allemagne de l’Est. C’est là que j’ai finalisé Algérie en Flamme.

 

Comment es-tu venu à la réalisation d’Avoir vingt ans dans les Aurès ?

Lorsque je tournais au coté des Algériens, je me suis rendu compte que l’armée française était dans la même situation que l’armée allemande luttant contre les résistants en France. Il fallait que j’en témoigne.
Depuis 1956 je voulais faire un film sur l’histoire d’un appelé, Noël Favrelière, chargé de garder un détenu algérien qui devait être exécuté le lendemain matin, et qui a rejoint le maquis avec ce détenu. Ensuite je me suis aussi aperçu qu’il était impossible de centrer le film sur cette histoire qui était, dans la guerre d’Algérie, une exception. J’ai donc interviewé environ 500 appelés et à partir de ces 800 heures de bande magnétique, j’ai construit un ensemble de situations, toutes basées sur des témoignages concordants qui constituent la trame du scénario.

 

Pourquoi avoir attendu 10 ans après les Accords d’Evian pour tourner ce film ?

A partir de 1962, nous avons créé le Centre audiovisuel d’Alger où j’ai participé à la formation de cinéastes algériens. Quand j’ai pu rentrer en France, j’ai créé l’Unité de production cinématographique Bretagne (UPCB) dans le but de faire des films librement. C’était en 1970. Tout au long des années 60, j’avais donné la parole aux Algériens, il m’importait désormais de refléter l’état d’esprit des jeunes Français qu’on avait envoyé faire la guerre entre 1954 et 1962. C’est donc en 1972, avec l’UPCB, que j’ai pu tourner Avoir 20 ans dans les Aurès à la frontière algéro-tunisienne.

 

Comment as-tu choisi les acteurs ? Comment as-tu travaillé avec eux ?

On m’a dit que j’étais un excellent directeur d’acteurs! Il se trouve que je ne les ai ni vraiment choisis, ni vraiment dirigés ! La cohésion du « Commando des Cheveux longs », dont je raconte l’histoire, était fondée sur le fait que les garçons qui le composaient avaient vécu ensemble. Ce que je voulais avant tout, c’était rassembler des jeunes qui se connaissaient bien... Rien à voir avec un casting individuel, je cherchais un groupe déjà soudé. Le hasard m’a mis sur le chemin de l’équipe de comédiens qui jouait « Les Fraises Musclées » à Paris, et d’une bande de jeunes Brestois. Avec les deux, j’avais mon commando. La plupart des séquences a été improvisée à partir des réactions de chacun aux situations données. Dans toutes les scènes de groupe, on se réunissait. J’exposais la situation, par exemple, je leur disais :
« Aujourd’hui, vous êtes en patrouille ; vous vous apercevez que vous avez perdu celui qui fermait la marche. Le lieutenant Perrin vous raconte alors que deux mois avant, dans cette région, on a retrouvé le corps mutilé d’un soldat qui avait été enlevé. Vous voyez un paysan algérien près de l’endroit où votre copain a disparu. »  Un quart d’heure après, on tournait. Nous n’avons gardé que les scènes où les réactions des acteurs coïncidaient avec les témoignages des appelés - mais c’était presque toujours le cas.

 

Y-a-t-il eu des problèmes à la sortie du film ?

Le film n’a pas été censuré, mais beaucoup de projections ont été houleuses et il y a quand même eu un attentat dans un cinéma parisien où était projeté le film. Cela aurait pu refroidir plus d’une salle, mais un comité a de soutien a été créé, et finalement le film a eu une diffusion très honorable, qui dure toujours 40 ans après.
Plus saisissant, en 1997, à Lille, un député de droite et le Front national ont demandé l’interdiction d’une projection dénonçant le caractère « anti-français » du film dans les salles lilloises. La projection a eu lieu et cela a donné naissance à un Prix Vautier !


Est-ce une bonne chose de ressortir ce film ?

Je ne sais pas si c’est une bonne chose, mais je sais que cela me fait drôlement plaisir de savoir que les gens peuvent avoir accès à ce qui est maintenant considéré comme un témoignage irréfutable. Chaque scène tournée du film est une reconstitution dont on peut vérifier l’authenticité.

 

Ce film permet également de dire que tout le monde n’a pas cautionné ce qui se passait en Algérie ?

Lorsque j’ai entrepris de faire ce film, j’essayais de dire en images comment des gens avaient été entraîné dans cette histoire de répression collective à leur corps défendant. Il y a eu une gestion de la guerre par des responsables dont on sait maintenant qu’ils se sont rendus coupables de crimes. Comment on avait pu entraîner des gens sur cette pente qui faisait deux des mercenaires assassins. Je crois qu’il ne s’agissait pas de dédouaner ce qui avait été fait mais d’expliquer comment on avait entrainé des jeunes sur ce chemin-là. Je ne dis pas qu’ils ne sont pas responsables, mais que certains étaient plus responsables que d’autres. Il faut se souvenir que lorsque Aussaresses a témoigné dans ses mémoires, il a été condamné. Non pas pour avoir torturé ou commis des crimes de guerre, mais parce qu’ il le disait. Pas pour ses crimes, mais pour apologie de crime de guerre.

 

 

RENÉ VAUTIER
son histoire

"Votre nom : Vautier !

Votre vie : la liberté !


Votre cinéma : engagé !


Votre parole : enragée !"

 

Raphaël Millet, « En attendant le cinéma des bêtes sauvages », Jeune dure et pure !
Une histoire du cinéma d'avant garde et expérimental en France, 2000.

 

Né d’un père ouvrier d’usine et d’une mère institutrice, il mène sa première activité militante à 15 ans, au sein de la Résistance en 1943, avec le Clan des Eclaireurs de Quimper. A la Libération, le clan René Madec est cité à l’Ordre de la Nation par le général  de Gaulle pour faits de Résistance. René est décoré de la Croix de guerre, il a alors 16 ans. Il est devenu profondément anti-militariste.
Après des études secondaires au lycée de Quimper, il est diplômé de l’Institut des hautes études cinématographiques (IDHEC) en 1948, section réalisation.

 

Briser le baillon colonial

 

En 1950, il réalise son premier film, Afrique 50. Au départ, il s’agit d’un film de commande de la Ligue de l'enseignement destinée à mettre en valeur la mission éducative de la France dans ses colonies. Mais les images tournées sur place témoignent d’une réalité tout autre et le film devient un véritable brûlot anticolonialiste. Ce sera même, le premier film anticolonialiste français de l’histoire du cinéma qui vaudra à René 13 inculpations et une condamnation à un an de prison. Le film reçoit la médaille d’or au festival de Varsovie.
Vautier est mis en prison militaire à Saint-Maixent, puis à Niederlahnstein en zone française d’occupation en Allemagne. Il sort en juin 1952.

 

En 1954, au moment où éclatent les événements en Algérie, il tourne un film à la Bibliothèque Nationale sur la conquête de l’Algérie à partir des textes des généraux datant de 1830. Son film Une Nation, l’Algérie, sera interdit et René sera condamné pour atteinte à la sûreté intérieure de l’état pour avoir dit dans le commentaire du film que les trois départements français que constituait la future Algérie allaient devenir indépendants, et qu’il était temps de préparer cette indépendance avant que trop de sang ne soit versé des deux côtés de la Méditerranée.
Il décide alors de partir sur place pour témoigner de la situation. Il passe d’abord par la Tunisie où il réalise deux courts métrages de fiction  : Plages tunisiennes & Les Anneaux d’or, avec Claudia Cardinale dans son premier rôle. Là, il noue des rapports avec les responsables de la révolution, en particulier Abane Ramdane, responsable de l’Information de la Révolution Algérienne. Puis, à la fin de l’année 1956, avec l’accord du FLN, il rejoint les maquis de l’Armée de Libération Nationale dans les Aurès-Nementchas. Il y passe toute l’année 1957, et le début de l’année 1958, filmant la réalité de la guerre et les liens entre le peuple et l’organisation armée du peuple. Il finira par être blessé par l’armée française. Le film sera monté en Allemagne de l’Est. Au printemps 1958, il se rend au Caire, à une réunion du GPRA pour y montrer Algérie en flammes. Il pense y rencontrer Abane Ramdane. Mais il ignore que ce dernier a été assassiné en 1957 en raisons de luttes intestines au sein du parti algérien. Le film est visionné et bien accueilli. Mais, si le film est nécessaire pour faire connaître la lutte du peuple algérien, le réalisateur , lui est jugé encombrant. René est alors convoyé vers la Tunisie où il sera emprisonné pendant vingt-cinq mois, de 1958 à 1960, à la prison de Denden  ; alors que pendant cette période, il est activement recherché par les autorités françaises pour son aide aux «  terroristes algériens  ». C’est de cette période que lui viendra l’un de ses pseudo  : Ferid Dendeni.
René reste ainsi 25 mois à l’isolement, sans en connaître les raisons. A sortie de prison, les autorités algériennes lui rendent hommage et lui expliquent que Algérie en Flammes, considéré comme le premier film algérien, a été diffusé à travers le monde pour défendre la cause algérienne, et comme le GPRA ne pouvait expliquer que ce film avait été fait par un Français, ils ont préféré écarter le Français et diffuser le film  !

 

Transmission d'expérience cinématographique

 

À sa libération, René travaille en Tunisie, côtoie Kateb Yacine et Frantz Fanon. Début 1962, entre le cessez-le-feu et l’Indépendance, René repart en Algérie, et crée le Centre Audiovisuel d’Alger - structure destinée à former les futurs cinéastes et techniciens de l’Algérie indépendante.  “La nécessité était évidente, créer de A à Z une structure de cinéma populaire, avec un réseau de distribution, un réseau de production et former des gens. J’avais accepté cette expérience de cinémas populaires en Algérie dans le but avoué de former des techniciens et une structure de diffusion populaire sous la devise ; vers le socialisme par le cinéma, en dehors de toute censure. L’utopie en marche.” (extrait de Caméra Citoyenne, Mémoires)

 

En 1966, après quatre années d’activités au Centre Audiovisuel d’Alger, René peut enfin rentrer en France. 
Il est donc de retour en Bretagne avec une seule envie  : créer un outil de production et de diffusion à l’échelle régionale. Avec un groupe d’amis et des collègues, entre autres  : Antoine Bonfanti, Bruno Muel, Théo Robichet, Nicole et Félix le Garrec, S. Nedjma Scialom, il partage la volonté de doter la Bretagne d’un “Outil de production d’un cinéma non parisien et utilisé comme une arme”.
En dix ans, l’UPCB produit dix films  : des courts-métrages Les Trois Cousins (1969 - 10’), et Les Ajoncs (1970 - 12’), la Caravelle (1970 – 7’) des longs-métrage de fiction Avoir 20 ans dans les Aurès (1972) écrit et réalisé par René et La Folle de Toujane (1973), co-écrit et réalisé avec Nicole Le Garrec, des longs-métrages documentaires, Quand tu disais, Valéry (1975) co-réalisé avec Nicole Le Garrec, Quand les femmes ont pris la colère (1976) co-réalisé avec Soazig Chappedelaine. Marée noire, colère rouge (1978).

 

En janvier 1973, René entame une grève de la faim, exigeant «  […] la suppression de la possibilité, pour la commission de censure cinématographique, de censurer des films sans fournir de raisons  ; et l’interdiction, pour cette commission, de demander coupes ou refus de visa pour des critères politiques  ». Au bout de 31 jours, René est très affaibli, mais il obtient gain de cause, il aura raison de la commission et la loi sera modifiée.

 

En 1974 il reçoit un hommage spécial du jury du Film antiraciste pour l’ensemble de son œuvre.
Faute de moyens, L’UBCP ferme en 1981 mais a «  presque  » réussi son pari : “On avait comme objectif de faire en dix ans la démonstration qu’on pouvait faire du cinéma en région et que le cinéma en France n’est pas obligatoirement parisien. Au bout de dix ans, on s’est aperçu qu’on avait fait dix films de long métrage, que ces dix films avaient tous été sélectionnés pour représenter le cinéma français dans des festivals, que sept sur dix avaient été primés et que dix sur dix étaient interdits de diffusion télévisée en France.”

 

Etablir un dialogue en image

 

René continue à tourner entre la France et l’Algérie, principalement des documentaires : films sur l’immigration et la citoyenneté française comme Immigration Amiens (1984) et Vous avez dit français ? (1990) ; des films d’éducation populaire comme Chateaubriand, mémoire vivante sur le camp allemand de Chateaubriand où 27 otages français, désignés par le gouvernement de Pétain, furent fusillés en 1941 ; ou encore Et le mot frère et le mot camarade, tourné à la demande du Musée de la Résistance nationale, qui raconte la guerre à travers les récits des poètes. Il réalise aussi plusieurs films autour du nucléaire dont Mission Pacifique, tourné lors des essais atomiques en Polynésie.

 

Longtemps animé du besoin de témoigner de la guerre d’Algérie, René enregistre des indépendantistes algériens, des appelés français mais aussi Germaine Tillon, Pierre Vidal-Naquet, le général de Bollardière… Et lorsqu’au début des années quatre-vingt, Jean-Marie Le Pen devient un politique sous les feux des projecteurs, René fait partie de ceux qui lui rappelle son passé de tortionnaire en Algérie. Il réalise alors À propos de l’autre détail dans lequel il interroge des personnes ayant subi ou été témoins de la torture, dont certaines mettent directement en cause la responsabilité du lieutenant Le Pen.


En 1985, le Canard Enchaîné, dans un article intitulé « un présidentiable aux mains sanglantes », reprend ses accusations contre Le Pen. Ce dernier, protégé par la loi d’amnistie de 1963 - interdisant de dénoncer les agissements de soldats ayant servi pendant la guerre d’Algérie - porte plainte contre le journal pour diffamation. Avec l’accord de la 17ème chambre correctionnelle de Paris, les images du film À Propos de l’autre détail, considérées comme pièces à conviction, sont projetées au procès.
Quelques jours après, de retour en Bretagne, au fort où sont conservés ses films, René trouve les lieux vandalisés : les soixante kilomètres de pellicule entreposés sur place ont été découpées à la hache, entièrement détruits. Pour les nostalgiques de l’OAS, pour les extrémistes du Front National, René reste une bête noire. Et sans cesse, ils chercheront à interdire les projections de ses films en les taxant de film «  anti-français  ».

 

En février 1999, René décide de déposer une grande partie de ses films à la cinémathèque de Bretagne. Encore aujourd’hui, son oeuvre dispersée par les urgences de l’histoire, reste largement à identifier, à retrouver et surtout à restaurer. C’est ce travail qui l’occupe aujourd’hui… entre autres projets divers et variés dont il est auteur, réalisateur ou sujet…

 

"J’ai toujours considéré une caméra comme une arme de témoignage. Mais ce n’est pas une arme qui tue. Au contraire, ça peut être un instrument de paix. C’est pour cela que je me suis bagarré pendant cinquante ans pour qu’il y ait des dialogues d’images, et tous les films que j’ai faits, je considère que ce sont des dialogues d’images. Le réalisateur prend parti. Il s’engage d’un côté, mais il donne aussi la parole aux gens d’en face". René Vautier, entretien pour le site web Alternative Libertaire, juin 2004.